Le néocolonialisme, le makhzen
Ce ne sont pas des mots creux
Les militant-es n’ont pas cessé de le répéter. Le Maroc dépend de la France. La bourgeoisie française, les lobbys marocains, véritables relais/appendices de cette bourgeoisie ont fait du Maroc une véritable colonie qui ne dit pas son nom, une colonie où le statut des marocain-e n’est pas meilleur que celui des indigènes. Mehdi Ben Barka, l’avait dit, il fut enlevé en plein Paris par un « panaché » de services de renseignement, marocains-français-américains et sionistes, Cheikh Al Arabe l’a dit, on l’abat au cœur de Casablanca, Abdellatif Zeroual l’a dit on l’assassine dans un centre de détention/torture secret à Casablanca, Dahkoune l’a dit on le fusille à Kénitra, Saïda l’a dit , on la laisse mourir en prison… Le mouvement progressiste marocain a payé cher son opposition au néocolonialisme français, à la domination impérialisme. Ben Barka a été choisi par les chefs historiques des mouvements de libération, des mouvements anti-impérialistes : Che Guevara, Abd Nasser, Nkrumah, Modibo Keita, Tito, Nehru, Lumumba, Castro…de préparer la naissance de la Tricontinentale, appelée aussi « Conférence de Solidarité avec les Peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique Latine ». L’absence de Ben Barka (lâchement kidnappé le 29 octobre 1965) au cœur de paris, la division du mouvement communiste international…ont affaibli la dite conférence qui a vu officiellement le jour le 15 janvier 1966 à la Havane.
Le peuple marocain, a payé cher cette dépendance qui a scellé et scelle toujours le sort du Maroc au « bon vouloir » de la métropole. Depuis le honteux appel du sultan Hafid aux troupes française pour protéger son trône contre le mouvement national marocain, dirigé alors par le premier militant républicain marocain, Abel Karim Al Khattabi , depuis cet humiliant traité de « protectorat » et jusqu’aujourd’hui, la bourgeoisie française nous fait payer sa « créance » dont le montant n’est pas limité ni en valeur ni dans le temps. Ali Amar et J.P Turquoi n’ont rien exagéré dans « Paris-Marrakech ».
A partir d’un petit voyage (Maroc-France, France-Maroc) j’ai pu évaluer avec colère la situation subalterne des marocains dans la hiérarchie « confectionnée » par les rapports/ Maroc/France .
La première humiliation
Je n’ai jamais aimé sortir du Maroc. Je suis né dans le bled, je me suis engagé dans le bled, je mourrais dans le bled. C’était, et c’est toujours ma devise. En en novembre 1971, les camarades (Serfaty, Amine, Laâbi, Zeroual) , qui étaient mieux préparés que moi à aller discuter au nom de « A »/ILAL AMAM avec Aït Idder Bensaïd, Hamid Berrada, Abdeslam Jebli…n’étaient pas disponibles. En coordination avec les militants résidants en France, je fus chargé de la mission clandestine. J’avais obtenu facilement le passeport ( en tant qu’étudiant ingénieur à l’INSEA). Des stages se faisaient en France. J’avais accepté à contrecœur.
Contrairement aux rencontres du même groupe avec Herzenni d’un côté, avec les dirigeants de 23 mars de l’autre, les services secrets n’ont jamais eu l’information concernant la rencontre d’ILAL AMAM avec ce groupe de condamnés par contumace, « assimilés aux blanquistes » du révolutionnaire, Fkih Mohammed El Basri.
En 1972 en pleine campagne de répression, des militants de l’UNFP, avait proposé de faciliter la sortie des militants des organisations marxistes léninistes. Nous avons décliné l’offre. La majorité des cadres des autres groupes ont ainsi quitté « illégalement » le pays.
En été 1982, après ma sortie de prison, ILAL AMAM m’avait proposé de quitter clandestinement le Maroc pour faire du travail politique en Europe. J’avais catégoriquement refusé. En janvier 1984 j’avais l’occasion de rejoindre la clandestinité ou quitter le pays. Je l’avais pas fait. Comme en 1972, je fus embarqué et de nouveau condamné. Aujourd’hui je ferais de même en cas de répression généralisée. Mon choix a été fait depuis des décennies : défendre au Maroc et publiquement mes idées, qui ne sont que celles de mon organisation. Je ne fuirai pas la réalité.
Ces dernières années j’ai reçu des invitations (tout à la charge de mes hôtes) à aller en France, en Belgique… pour des interventions sur ce qui se passe au Maroc. J’ai toujours remercié les militant-es sans y aller.
En 2010, pour des raisons familiales, je me suis rendu en France.
J’ai subi l’inoubliable humiliation, du fait des conséquences de la dépendance qui caractérise les rapports Maroc/France/, c’est le fait daller quémander un visa pour entrer en France alors que les français sont les bienvenus au Maroc sans visa. Je ne demande pas à ce qu’on impose aux français un visa, mais supprimer le visa imposé aux marocains. J’étais au consulat de France à Casablanca , j’ai vu des dizaines de marocain-es faire la queue, attendre le « verdict »…des « autorités » françaises, tout en sachant que les français n’ont pas à faire la queue, ni à s’humilier dans leur pays pour avoir une autorisation des « autorités » marocaines qui leur permettrait de venir fructifier, dans des conditions souvent « douteuses », leur fric, de se permettre des fantaisies (pédophilie, drogue… ), d’assouvir des instincts « immoraux » qui sont par ailleurs illicites chez eux… Lisez « Paris Marrakech » d’Ali Amar et de J.P Turquoi.
Cette réalité de visas non réciproques est une HUMILIATION. C’est la matérialisation des relations subalternes, de dépendance, d’infériorité qui nous lient à la France. C’EST HONTEUX. C’EST INACCEPTABLE.
Un voyage qui en dit beaucoup
Pour des raisons familiales, on devrait faire un saut en France. Pour des raisons économiques, il faut chercher une compagnie « bon marché », et pour minimiser le « coût », réserver d’avance. Donc pour un voyage, fin janvier 2012, nous avons, ma camarade/épouse et moi, réservé les billets depuis deux mois.
L’heure de départ, écrit noir sur blanc, 7h15 du matin. Il faut être là 2 heures avant cette heure. Ma compagne est pointilleuse. Il faut se réveiller à 3h30. J’ai essayé de « négocier ». Rien à faire.
A 30 h 40 on prend la route de l’aéroport. Intense brouillard. « Tu vois, avec ce brouillard on sera juste à l’heure ». Prise de bec de ménage !. Quelques minutes passent on rigole ; Moi, je sais comment la trainer vers des thèmes qui lui font oublier tous les petits tracas de la vie : les droits de la femme, la laïcité et tamizight. Elle est prête à balancer tout si on la contrarie là-dessus. Heureusement que nous avons la même approche. Nos référentiels, nos repères sont les mêmes, on peut ne pas se mettre d’accord sur des détails.
Arrivés à l’aéroport : 1ère désagréable surprise. Le décollage est retardé de 2heures. Aucune explication. Aucune excuse.
A 9h 15 . On était toujours là. L’avion n’a décollé que 3 heures après l’heure indiquée sur les billets. Cela me rappelle les cars des souks. Le « graisseur » te colle le billet pour un départ immédiat et tu attends que le car fasse plein. Cela peut prendre une demi-journée.
Pour arriver à l’intérieur de l’avion, on a subi 7 contrôles. Pour décoller de la France, vous n’avez à supporter que 3 contrôles.
Le personnel de l’aéroport, toutes catégories confondues, a subi la même « formation », la formation de type makhzenien. Tout citoyen, toute citoyenne est un danger potentiel, tout citoyen toute citoyenne est un accusé/une accusée jusqu’à preuve du contraire.
Les représentants de l’Etat ne doivent en aucun cas montrer des faiblesses devant les « sujets ». L’amabilité, la politesse sont des vilains défauts. Ce n’est pas spécifique aux gens du ministère de l’intérieur. Ce qui se passe au ministère de « l’éducation nationale » (Quelle éducation ???!!!) , au ministère de « la santé »…dépasse l’entendement. C’est dégradant !C’est une éducation makhzenienne généralisée.
En s’approchant de France , une aimable hôtesse tout en s’excusant du « désagrément » désinfecte l’avion. Je n’en revenais pas. On nous asperge de produits chimiques, c’est comme on vient d’une région ravagée par une maladie contagieuse. C’est la législation française qui voulait cela ! L’Etat français a peur pour ses citoyen-nes. A l’entrée au Maroc, aucune précaution contre « l’importation » éventuelle de fléaux n’est à signaler.
A l’arrivée à l’aéroport d’Orly. « notre » avion de fortune s’arrêta sur la piste. Les moteurs s’arrêtent et avec eux la ventilation. Coincés dans l’avion pendant une demi-heure. On suffoquait. Pas d’explication. Beaucoup ont eu la sueur froide. Une jeune marocaine commença à rouspéter puis, à insulter en trouvant facilement les gros mots adéquats dans le darija des bas-fonds de Casablanca et ailleurs. Un imbécile qui voulait jouer au moralisateur intervient : « calmez-vous madame !. Insultez le satan ! ». Elle le regarda dans les yeux, et répliqua sèchement : « Toi ! tu as déjà vu le Satan ? le Satan c’est l’homme ». Il ferma sa grande gueule. Enfin l’avion avance. On descend.
Arrivé en France on vous accueille aimablement. Les valeurs de la bourgeoisie sont, et de loin, très avancées par rapport aux valeurs moyenâgeuses véhiculées aujourd’hui dans pays par le makhzen. Un seul contrôle accompagné de bonjour, madame, bonjour monsieur ! Bon séjour en France !
J’ai passé une semaine en France. J’ai laissé les papiers à la maison. Je déambulais sans papier aucun. Je n’ai eu aucun problème. Jamais interpelé dans la rue. Et pourtant je n’ai que la gueule d’un natif d’Errachidia-Bouarfa. Et si c’était arrivé ?. J’aurais une idée sur la différence entre le commissariat marocain et le commissariat français. C’est bon à connaître ! Non ?
Au retour, Mêmes amabilités à l’aéroport français, même méfiance à l’aéroport marocain. Courtoisie bourgeoise en France. Dédain makhzenien au Maroc. Je ne peux pas sortir sans papier dans mon pays. Je connais bien ses commissariats.
La morale de tout ceci:
- - A travers un petit voyage, on peut décrypter la dépendance de notre cher pays vis-à-vis de la France. Le néocolonialisme n’est pas un mot creux
- - A travers un petit voyage, on peut se rendre compte (pour la nième fois de plus), de notre situation d’assujettissement par rapport au mkhzen.
Ali Fkir, le 4 février 2012

