Le petit berger qui devient communiste

(2ème partie)

Voir l'averissement de la 1ère partie

Au lendemain de la « reddition » de 1934

Après leur odyssée qui a durée plus de 26 ans au cours de laquelle ils n’avaient perdu que 74 guerriers, alors que les pertes des forces françaises, makhzeniennes et leurs milices s’étaient élevées à des centaines et des centaines de morts et cela, selon les bilans établis par les responsables militaires français, les Aït Hammou  regagnèrent leurs terres natales, Talsint pour la majorité, Beni Tadjit (Ksar Taghannamit) pour  quelques familles (familles, Fkir/fqir, Idir…) et Guigo (province de Boulmane) pour le dernier groupe.

 Ceux qui deviendraient père et mère du petit berger se marièrent. La mère était orpheline de mère et de père. Ils ont donné au cours de leur mariage qui a duré jusqu’à la mort de l’épouse fin des années 90, la vie à 8 enfants, 6 garçons et deux filles, dont 7 sont  toujours vivants. Le mari l’a rejoint en 2009.

    Beni Tadjit est jusqu’à aujourd’hui un centre minier. Les « revenants » de l’exode, ceux qui étaient capables de travailler s’engagèrent comme mineurs. De nomades qu’ils étaient, de guerriers pour certains, les Aït Seghrouchen de Beni Tadjit devinrent prolétaires, les plus âgés paysans pauvres, et une minorité telle la petite famille du petit berger s’accrochèrent au nomadisme. Le père avait laissé tombé le travail dans les mines « par ce que l’encadrement, des ingénieurs aux surveillants, étaient des européens » et cela, selon ses dires.

    Le petit berger vit le jour dans cette grande famille de prolétaires, de paysans pauvres et de nomades pauvres. C’était un mélange indissociable. Bien sûr, les prolétaires étaient les « mieux nourris », car ils avaient un salaire (un salaire de misère certes, mais il y a misère et misère).

   Le nouveau couple s’installa d’abord dans une sorte de petite caverne au bord de l’oued Aït Issa, affluent du Guir. Un demi-siècle après, en passant dans la région, le petit berger dira à ses enfants : vous voyez cette petite caverne ? C’était jadis le premier logement de vos grands parents paternels.

  Quelques années après, le couple était en possession d’une petit tente, de quelques chèvres et moutons (le nombre varie selon la pluviométrie entre 20 et 50 têtes), d’un âne, puis d’une mule et toujours d’un ou deux chiens. Voilà la fortune de la famille du petit berger et cela jusqu’au lendemain de « l’indépendance de 1956 ».

La division de travail au sein

de la famille du petit berger

La ligne de démarcation entre les prérogatives des membres (sauf pour les moins de 4 ans) de la famille était claire.

 La mère doit :

-       Se réveiller à l’aube moudre le blé, pétrir de la pâte, cuire le pain, préparer le petit-déjeuner et traire les chèvres et les brebis

-       Aller chercher du bois au cours de la journée

-       Préparer éventuellement le déjeuner si le père est là. En son absence, ce qui était fréquent, les autres membres de la famille attendent le dîner

-       « Profiter » des temps morts pour continuer la confection d’un tapis. Il n’était pas question d’acheter des tapis. C’était l’œuvre de la femme. Elle s’occupait de tout le processus de production : préparation de la laine, filature et puis tissage. Aujourd’hui encore, le petit berger est en possession d’un tapis (hanbal) qu’a confectionné la défunte au début des années cinquante

-        Préparer le souper

-       Accueillir après le coucher de soleil le petit troupeau. Compter et recompter le nombre de têtes.

-       Sortir souvent la nuit voir les ovins/caprins, secouer les chiens…car les loups rodaient toujours dans les parages.

Le père quant à lui, s’occupait des « approvisionnements ». Il va au village minier, rencontrer les proches, passer quelques moments de loisir avec des amis, discuter de la politique (sa passion préférée) et acheter du sucre, du thé, quelques épices et des colorants pour les files de tapis. En fin de compte aucun effort physique à part la marche d’une vingtaine de kilomètres. De temps en temps, il part avec des proches dans les montagnes chasser le mouflon ou chercher du miel.

Quant aux enfants, c’est à eux qu’ils revenaient de garder le troupeau (la « priorité » aux garçons). Les grandes bêtes pour les grands, et leurs petits pour les petits. 

Le petit berger en activité

Pour le petit berger, la vie est ainsi faite. Il ne se posait pas de question sur cette division de travail. C’est normal qu’on le réveille avant le levé de soleil, qu’il mène le troupeau paître à une quinzaine de km, et dans sa sacoche confectionnée par sa mère une galette (« pain nu ») et une bouteille d’eau pour lutter contre la soif et faire passer le pain. Pour « passer » le pain sec comme on dit dans le bled, il arrivait que le petit berger tétât une chèvre.  Il trouvait normal de marcher souvent pieds nus…

Juste après le coucher de soleil, le petit berger doit ramener à la bergerie le petit troupeau sain et sauf. Le loup étant un ennemi redoutable, mais le berger ne se conçoit pas sans le troupeau, le chien, l’âne et le loup. Le loup est un ennemi et ami du berger. C’est l’unité des contraires, une des lois de la dialectique.

Des années après, le petit berger lira que  l’Homme se pose des questions auxquelles il peut apporter des réponses   (c’est de Marx ou d’Engels). 

Malgré tout le petit berger se posait des questions d’un autre ordre. Des questions métaphasiques. Il apprendra par la suite de George Politzer, que ce type de question fait partie du domaine de la philosophie. 

  Au cours de sa journée de « travail », les rencontres avec des êtres humains étaient rares. Il passait quelquefois à côté d’un cimetière « éventré ». Des os éparpillés. Les os des humains. La « relation » de ces os avec la vie, avec « l’âme » provoque le petit berger. Il était incapable de donner une réponse, il essaie de chasser de sa tête ce type de questions auxquelles il ne trouve pas de réponses. Mais hélas, ce type de questions métaphasiques allait le harceler pendant des années et des années.

 En plein désert, le berger n’avait comme compagnons que les animaux, les oiseaux. Sa cervelle travaillait.

Il se posait des questions sur l’au-delà, sur le paradis, l’enfer…c’est le brouillard le plus absolu. Et ses chèvres, ses brebis, son chien, son âne, ces oiseaux…dans tout cela ? Ils ne font mal à personnel. C’est l’inverse, ils procurent aux humains un bonheur inestimable. Parmi les humains, il y a des ingrats, des menteurs, des tartufes, des gens qui font du mal aux animaux et autres êtres humains…Le paradis doit accueillir en premier lieu les innocents quadrupèdes, les compagnons du petit berger. Ce dernier pensait ainsi.  Mais c’est du blasphème ! Il n’osait pas en parler aux autres.

Plusieurs années plus tard, il va découvrir avec stupéfaction que la majorité des êtres humains vivants sur la terre ne sont ni musulmans, ni chrétiens ni juifs. Que la majorité des êtres humains ne sont pas monothéistes. Pas possible ! Dans son entourage, on disait qu’in y a que les musulmans (les bons), les juifs (les gens de l’intrigue) et les roumis (les chrétiens les sans cœur, les envahisseurs).

IL apprendra avec curiosité que la terre est une planète qui tourne autour d’elle-même et qu’elle est plutôt ronde. Pour lui c’est le soleil qui tourne autour de la terre. Il apprendra avec stupeur la descente aux enfers de Galilée qui a essayé d’approfondir la révolution copernicienne sur cette question. Il n’arrive jamais à comprendre comment des chercheurs, des scientifiques, des penseurs, des créateurs, des artistes…  soient persécutés alors qu’ils ne font mal à personne, et surtout lorsqu’on voit que c’est grâce à eux qu’il y a moins de maladies, qu’on vit plus d’années, qu’on se couvre mieux contre le froid, qu’on se communique à distance, qu’on apprécie les bienfaits de la nature, qu’on chante la beauté…

Tout cela viendra bouleverser  par la suite « l’âme » du petit berger.

La vie du petit berger coulait ainsi jusqu’à l’âge de 11 ans, où tout fut chamboulé par  « l’indépendance de 1956 »

                    ( à suivre)

Ali Fkir (21 février 2012)